vendredi 17 avril 2009

Chapitre 6 : À bon chat, bon rat…

Sur le toit légèrement pentu de l’immeuble sis au numéro 3, rue de Kabylie, un groupe de quatre hommes casqués en combinaisons et cagoules noires se tenaient prêts à bondir. Ils avaient arrimé leurs câbles de descente aux cheminées, vérifié leurs harnais et leurs armes. Au-dessus d’eux, l’hélico de surveillance bourdonnait en mode silencieux, et continuait à leur envoyer des infos que le chef du groupe réceptionnait dans ses écouteurs, et sur le mini-écran accroché à son poignet.

-On y va dans une minute, dit le capitaine Terrasson.

-J’aurais aimé avoir le plan détaillé de l’immeuble, bougonna le lieutenant Pujol. J’ai moyennement confiance dans toutes ces imageries. D’ailleurs, on ne voit qu’une partie de l’immeuble dans ce que les technos nous envoient…

-Pas le temps d’aller fouiller les archives, on te l’a déjà dit, répliqua un autre homme. Tout ce qu’on sait, c’est que cette baraque appartient à une société immobilière en faillite, rachetée par un fonds d’investissements basé aux Bahamas. L’enquête est en cours, mais on ne va pas attendre un rapport en trois exemplaires !

-Vos gueules, fit Terrasson. On y va dans trente secondes.

Le capitaine n’aimait pas voir ses hommes psychoter avant l’action, mais il ne pouvait leur donner tort. Lui aussi éprouvait un certain malaise, que n’effaçait pas complètement l’habituelle montée d’adrénaline précédant le combat. En bas, à trois étages en dessous, Fantômarx continuait à discourir comme si de rien n’était, alors que tout le quartier était en état de siège. Dans les rues avoisinantes, sur les toits, les mâchoires d’un piège allaient se refermer sur lui, et il ne bougeait pas ! En bonne logique, ce « génie du mal » aurait dû poster quelques guetteurs dans le quartier, et se tenir prêt à déguerpir au premier mouvement suspect. Le dernier des dealers de banlieue prenait ce genre de précaution, mais pas lui ?

Son regard accrocha une grande affiche 4x3 de l’autre côté du boulevard de la Chapelle. Une pub pour le film à la gloire de Jacques Rismaine, sorti pour le trentième anniversaire de la mort de « l’ennemi public numéro un ». L’acteur Laurent Carrel, dans le rôle titre, semblait menacer chaque spectateur potentiel de son gros calibre. Etrange coïncidence…c’était le grand patron lui-même qui dirigeait à l’époque le groupe chargé de la « neutralisation » du criminel. Terrasson était maintenant à sa place. Fallait pas foirer le coup.

-Go ! hurla-t-il.

*

Les quatre hommes sautèrent dans le vide, retenus par les câbles et les treuils électriques qu’ils actionnaient eux-mêmes d’une simple pression sur une commande. Ils progressaient par bonds le long de la façade aux volets clos, et furent en quelques instants au niveau du troisième étage et de l’appartement visé. La pièce où se trouvaient leurs cibles comportait deux fenêtres donnant sur la rue, fermées par des volets en PVC blanc. Terrasson et Valentin se postèrent de part et d’autre de celle de gauche, Pujol et Ferrugia encadrant celle de droite. Ils posèrent les mini-charges explosives sur les gonds des volets en quelques seconds, fixèrent les détonateurs avant de prendre un peu de recul.

En bas, dans la rue, le commando n°2 se préparait également à faire sauter la porte d’entrée de l’immeuble. Terrasson donna le « top ».

Les charges explosèrent comme prévu, faisant sauter les volets et pulvérisant les fenêtres par effet de souffle. Terrasson se propulsa à l’intérieur, suivi par son binôme qui se maintint dans l’encadrement pour le couvrir. Pujol et Ferrugia agirent de même à l’autre ouverture. Tout s’enchaîna à une allure vertigineuse pour le capitaine, qui fonctionnait en mode automatique après des centaines d’heures d’entraînement. Son pistolet mitrailleur Sig Sauer 552 viseur laser accrocha la cible : l’homme au masque rouge et costume gris qui lui tournait le dos, le bras droit levé comme pour une ultime imprécation. L’arme aboya trois fois, criblant le dos et faisant exploser la nuque. Les détonations du flingue de Pujol y répondirent en écho, jetant à terre l’autre type debout, en tenue noire et cagoule grise.

Les deux journalistes, assis sur leurs chaises, restaient comme pétrifiés, les yeux fixes. Valentin s’approcha d’eux, arme relevée :

-Mademoiselle, Monsieur, vous n’avez plus rien à craindre…c’est terminé !

Ferrugia enfonça la porte d’une pièce contigüe pour s’assurer qu’elle était vide, Pujol démolit celle d’un placard.

-Rien d’autre, chef : périmètre sécurisé !

-Ici commando 1 à toutes les unités, cria Terrasson dans son micro. Cibles neutralisées. Civils indemnes. Je répète, cibles neutralisées !

-Commando 2 à commando 1 : bien reçu. Nous fouillons les étages en venant vers vous.

On entendait distinctement la cavalcade des autres commandos dans les escaliers et aux étages inférieurs, avec bruits de portes enfoncées à coups de bélier. Le bâtiment était désert, en principe, mais mieux valait s’en assurer. Terrasson eut un court moment de flottement, ne pouvant croire que tout était fini.

Il se voyait dans la cour de l’Elysée, en tenue de parade, devant une haie d’honneur de gardes républicains. Le président Zarkos lui-même accrochait à sa poitrine une médaille scintillante :

« Je vais vous dire une chose, commandant Terrasson : je crois que la France vous doit une reconnaissance éternelle… »

-Y a un truc qui cloche ! s’exclama Valentin, toujours penché sur les deux journalistes immobiles.

-Bien d’accord, ajouta Pujol qui se penchait vers les corps abattus.

Le capitaine Terrasson revint brutalement sur terre.

-Quoi, qu’est-ce qui va pas ?

-Regardez vous-même…

C’est alors qu’une voix métallique bien connue résonna dans le petit appartement.

« Je ne crois pas vous avoir invité chez moi, messieurs ! Une intrusion aussi grossière que la vôtre mérite sanction, vous ne croyez pas ? »

Décontenancés, les quatre commandos regardèrent désespérément autour d’eux, cherchant la source de la voix. Terrasson avisa ce qui ressemblait à une alarme anti-incendie fixée au plafond, où clignotait une diode rouge. A ce moment précis, la porte d’entrée de l’appartement s’ouvrit sur le chef du commando 2, qui marqua un temps d’arrêt devant l’air ahuri de ses camarades.

-A terre, tous, hurla Terrasson !

L’explosion fut assourdissante.

*

Au QG du GASP, l’euphorie avait fait place à consternation. Pendant un instant trop bref, le commissaire Labrousse s’était imaginé recevant la Grand Croix du Mérite et de l’Honneur National des mains du Chef de l’Etat :

« Francis, jamais je n’ai douté, ne serait-ce qu’un instant, que vous seriez à la hauteur de cette tâche. Il y a trente ans déjà, vous mettiez hors d’état de nuire l’ennemi public numéro Un. Aujourd’hui, c’est un véritable génie du Mal qui a été puni, grâce à vous… »

-Quelles sont les pertes ? s’enquit le capitaine Bourrel.

-Attendez, fit l’un des techniciens…nous avons une liaison vidéo…écran deux.

Le capitaine Terrasson apparut sur le moniteur, sans casque ni cagoule. Sa tenue de combat était inondée d’un liquide rouge et poisseux, ses yeux écarquillés trahissaient un désarroi des plus profonds. Derrière lui apparaissait une paroi éclaboussée de la même substance écarlate.

-Bon Dieu, grogna Pourteau. Quel désastre ! Il peut nous entendre ?

-On a le son, vous pouvez lui parler.

-Ici QG, à commando 1. Quelles sont les pertes ? répéta Bourrel, dont le cheveu sur la langue revenait de plus belle avec l’anxiété.

-Né…négatif, bégaya Terrasson. Nous n’avons aucune perte.

-Mais cette explosion ? Tout ce sang ?

-Ce n’est pas du sang, mais ça y ressemble…

On tendit en arrière plan la voix de Pujol, qui trahissait ses origines méridionales :

-On dirait du sirop de fraise, avec des grumeaux. Et ça colle partout, cette chiasse !

Terrasson jeta un regard courroucé à son équipier, et reprit son rapport, avec le même léger accent :

-Il y avait des charges sous le faux plafond, reliées à des bonbonnes de ce produit. Le dispositif devait être programmé pour se déclencher quelques instants après notre intrusion. Ce n’était pas conçu pour blesser qui que ce soit, sinon notre amour-propre…

Il se racla la gorge.

-Mais ce n’est pas tout. Il n’y avait personne dans l’appartement.

Le commissaire Labrousse faillit s’étrangler :

-Comment ça, personne ? Mais les détecteurs infrarouges étaient formels !

-Les détecteurs se sont plantés. Ou plutôt, ont été plantés. Nous avons trouvé quatre mannequins, très réalistes, articulés et actionnés par un petit moteur. Un système se circulation de liquide chauffé à la température du corps a parfaitement couillonné nos appareils. De plus, les leurres ont été habillés des vêtements des deux journalistes, avec les traceurs planqués dedans. Plus aucun moyen de les pister, donc…

-Et les voix ? s’exclama Pourteau. Nos analyseurs étaient formels !

-Va falloir que vos experts examinent les mannequins, Monsieur. Apparemment, ces trucs avaient un appareil vocal électronique.

Un technicien poussa un sifflement admiratif :

-Sûrement un synthétiseur, utilisant des enregistrements des vraies voix de nos cibles avec recombinaison multiple ! C’est génial !

Pourteau lui jeta un regard meutrier.

-Ce qui va être génial, c’est le ménage que je vais faire dans cette équipe de bras cassés ! En attendant, fouillez-moi cet immeuble de fond en comble ! Cherchez le moindre indice !

Il se tourna vers Bourrel, qui venait de recevoir de nouvelles infos par fax.

-C’est le résultat de la perquisition chez « Parimmo ».

-« Parimmo » ?

-La société propriétaire de l’immeuble, qui en avait commencé la rénovation avant de couler et d’être rachetée par la Caribbean Properties Company. Les locaux étaient vides. Aucune documentation, aucun plan, rien…les nouveaux propriétaires ont fait le ménage.

-Et la Caribbean machin ? Une société bidon ?

-Une boîte postale. Le reste est censé être aux Bahamas. Merci la mondialisation ! Si on veut des plans plus précis de l’immeuble, il faut s’adresser aux archives de la mairie du 19e arrondissement. Mais rien ne dit qu’on y trouvera quelque chose de très à jour…si on trouve quelque chose !

Resté silencieux jusque là, le commissaire Labrousse soupira brusquement :

-Messieurs, il ne reste plus qu’à prier pour que nos hommes trouvent rapidement un indice sérieux sur place. Fantômarx nous a échappé, et détient probablement nos deux chèvres en otages. Si on ne les retrouve pas, le président Zarkos nous pendra par les couilles !

*

L’immeuble numéro 3, rue de Kabylie, fourmillait de flics en uniforme et en civil, inspectant chaque mètre carré de plafond, de plancher et de mur. Dans le petit deux pièces éclaboussé de rouge, le lieutenant Valentin venait de faire une découverte :

-Capitaine, venez voir ici !

Terrasson abandonna l’officier de police scientifique, qui venait de lui avouer son pessimisme quant à la possibilité de relever des empreintes quelconques dans une pièce aussi « polluée ». Il rejoignit son subordonné, accroupi devant la porte ouverte du placard encastré dans l’un des murs. C’était une penderie assez haute et étroite, susceptible de contenir une ou deux personnes debout. Mais le plus intéressant était au niveau du sol. Valentin y avait découvert une trappe d’environ un mètre carré. Terrasson plongea son regard dans l’ouverture que Valentin éclairait de sa lampe torche.

Il aperçut un long boyau vertical tapissé de plastique orange, semblable à ces tunnels d’évacuation employés dans le bâtiment ou les entreprises de déménagement. Le puits formait un coude et disparaissait vingt mètres plus bas dans les profondeurs.

-Où est-ce que ça peut mener ?

-A mon avis, le seul moyen de le savoir rapidement, c’est d’y plonger. Nos gaillards ont dû filer par là.

-Trop risqué, chef. Sauter là-dedans à l’aveugle… et si un autre piège nous y attendait ? Et pas une blague de potache, cette fois ?

-Je prends le risque. Contacte le QG et demande-leur le feu vert… »

Pendant que Valentin s’activait, Terrasson fit monter l’un de ses hommes dont la tenue était encore intacte, et se rééquipa partiellement en le dépouillant de son casque, gilet pare-balles, et autres gadgets auxquels l’arrosage de sirop de fraise avait fait quelque tort. En le voyant s’approcher du puits d’évacuation, l’officier de police scientifique protesta :

-Hé, attendez ! Vous allez polluer ce site !

Terrasson l’ignora superbement et se tourna vers Valentin toujours suspendu à ses écouteurs. Le lieutenant lui fit un clin d’œil, pouce levé. Le feu vert. Terrasson s’assura que son arme de poing était prête à tirer, croisa les mains sur sa poitrine et sauta dans le boyau, droit comme un pieu.

*

La descente ne prit que quelques secondes, dans une obscurité que les lunettes infrarouges du capitaine ne faisaient que teinter de vert. Il passa le coude entrevu à toute allure, avant de percuter un panneau de bois que ses rangers ouvrirent à la volée. Son élan le fit passer entièrement à l’extérieur, et il y eut un énorme « plof », sorte de grosse et molle éclaboussure. Terrasson se débattit follement, noyé dans un liquide sirupeux et rougeâtre qui l’enveloppait d’une gangue mortelle. Ses pieds touchèrent un sol dur, et il se redressa, la tête enfin à l’air libre. Il ôta casque et lunettes, essuya sa bouche d’un revers de manche aussi gluant que le reste, avant d’inspirer un grand coup. Une odeur infecte de fraise chimique imprégnait l’atmosphère.

Il se trouvait dans une grande cuve métallique à roulettes, que des petits malins avaient placée juste sous la trappe de sortie du tunnel. Clignant des yeux, Terrasson découvrit une vaste salle aux murs lépreux et jaunâtres, éclairée d’une ampoule nue pendue au plafond. Une porte de fer cloutée et rouillée semblait être la seule issue à la pièce. Un peu plus loin, il aperçut une sorte de benne en plastique sur roulettes remplie de blocs de caoutchouc mousse, qui devait avoir servi à amortir la chute de ceux qu’il poursuivait. Sur le mur d’en face, un haut-parleur se mit soudain à fonctionner :

« N’étant pas sûr que vous ayez eu votre content de ce délicieux produit, je vous en ai laissé une bonne dose, bien concentrée ! Vous savez à qui vous me faites penser ? Louis de Funès, dans Rabbi Jacob…vous savez, la scène du bac à chewing-gum ! Ce moment de gourmandise vous est offert par Fantômarx ! [rire sardonique] »

Le même discours enregistré se mit à repasser en boucle, tandis que le capitaine s’extirpait péniblement de son bain rouge et gluant. Il lui semblait qu’il se collait à tout ce qu’il touchait. Enfin hors de la cuve, il marcha en titubant, au bord de la nausée, vers ce maudit haut-parleur, qui continuait à le narguer :

« Vous savez à qui vous me faites penser ? »

Chaque pas produisait un « scrouitch-scrouitch » horripilant. Il fut bientôt au pied du haut-parleur, vers lequel il tendit un bras écarlate. La saloperie était hors de portée !

« …vous savez, la scène du bac à chewing-gum ! »

Il braqua son pistolet, un Sig GSR, avant de réaliser que l’arme n’était pas en meilleur état que lui. Du liquide épais dégoulinait du canon comme d’une fontaine à sirop.

« Ce moment de gourmandise vous est offert par Fantômarx ! »

*

Mylène de Castelbougeac émergea lentement d’une brume épaisse, sorte de sommeil sans rêve où elle avait été plongée pendant un temps indéfini. Elle étira par réflexe ses longs bras blancs et grâcieux, avant de se relever, en appui sur un coude. Elle était allongée sur un canapé moelleux en cuir fauve, au milieu d’une grande salle voûtée en pierres crayeuses apparentes. La pièce était baignée d’une lumière douce, prodiguée par des appliques habilement placées tout autour de la pièce. Mylène apprécia l’ameublement confortable des lieux, mélange d’ancien et de moderne, un vaste salon dont l’absence de fenêtre n’entraînait pas pour autant une claustrophobie à laquelle elle était facilement sujette.

Les murs étaient décorés de tableaux d’un style étrange, aux couleurs tranchées : un torero, un berger dans un champ écrasé de soleil, une rue d’un village méditerranéen.

-Cet homme est un génie.

Mylène sursauta, et se tourna vers le fond de la salle, où une porte jusque là dérobée à sa vue venait de s’ouvrir. Une grande silhouette se découpait sur un cadre violemment lumineux, et fit quelques pas vers elle. Elle reconnut sans peine cet homme en costume gris et masque rouge impassible. Il tenait dans ses bras un gros chat à poils longs gris et blancs, aux magnifiques yeux bleus.

Mylène allait lui envoyer quelque chose du genre : « Alors, on se prend pour Blofeld, maintenant ? Ou le docteur Gang ? », quand elle réalisa la légèreté de sa tenue. Un déshabillé blanc vaporeux, une paire de mules de la même couleur, et c’était tout ! Il fallait vraiment être aveugle pour ne rien deviner des charmes indéniables de la belle blonde. En tout cas, la température des lieux était suffisamment douce pour que la jeune femme n’ait pas eu à souffrir de cette quasi nudité.

-Oui, cet homme est un génie, reprit Fantômarx de sa voix profonde et métallique, plus chaleureuse néanmoins qu’à la télé ou sur internet. Un artiste authentique, qui ne vend aucune de ses œuvres. Il n’a jamais cédé, dans ce domaine essentiel qu’est l’Art, aux sirènes dégradantes du capitalisme.

Mylène distingua la signature du peintre sur le tableau le plus proche, une huile sur bois avec collage de vieux journaux. De simples initiales : DV.

-Jamais entendu parler, dit-elle enfin d’une voix un peu trop éraillée à son goût. Vous lui avez volé ses œuvres ?

-Certainement pas ! Je ne vole que les riches, et encore…je pourrais m’en passer. Je ne le fais que par amusement. Ces tableaux m’ont été donnés. C’est un ami, qui ignore tout de mes activités particulières.

Recroquevillée sur le canapé, plus par pudeur que par crainte, Mylène lui lança :

-Et il connaît votre vrai visage, votre ami ? Ou vous trichez avec lui comme avec tout le monde ?

Elle crut distinguer un petit sourire sous le masque rouge.

-Qui ne triche pas ?

Le gros chat sauta de ses bras et vint d’un bond sur le canapé pour se frotter contre elle. Mylène, qui adorait les félins, ne put s’empêcher de caresser le magnifique animal au doux pelage. Fantômarx eut un hochement de tête approbateur.

-Il est extrêmement rare que Dolumiel se jette ainsi dans les bras d’une personne inconnue. C’est un bon point pour vous. La journaliste prétentieuse a donc d’autres qualités humaines.

-Je dois prendre ça comme un compliment ?

-Je n’en fais pas beaucoup, alors appréciez-les à leur juste valeur.

Mylène sourit, tout en continuant à flatter l’animal qui ronronnait avec une force incroyable, les yeux mi-clos sur son bonheur.

-Je dois reconnaître que votre chat est adorable. Il est de quelle race ?

-C’est un bâtard. Quand je l’ai rencontré, il errait, maigre et jaune, fouillant les poubelles, affligé d’un vilain strabisme. Voyez ce que quelques années à peine de bons soins et d’amour ont fait de lui ! Il en est de même pour l’humanité tout entière : que de merveilles pourrait-on en tirer si elle était convenablement dirigée !

Mylène interrompit ce qu’elle pressentait être le début d’une longue tirade politique :

-Où suis-je, ici ? Et où est Jean-Marie ?

-De quoi vous souvenez-vous, ma chère ?

-Eh bien…nous étions arrivés au troisième étage, dans cet immeuble désert. Nous avons frappé à la porte de l’appartement indiqué. Une voix nous a dit d’entrer. Nous avons pénétré dans une pièce obscure. Jean-Marie cherchait l’interrupteur pour avoir de la lumière, quand j’ai entendu un « plop », et senti une piqûre au cou…et puis plus rien.

Fantômarx prit place dans un grand fauteuil :

-Je suis vraiment navré d’avoir dû employer des méthodes aussi brutales, mais le temps pressait. Les flics étaient sur vos talons, nous avions à peine vingt minutes devant nous pour exécuter le plan prévu.

-Quel plan ?

-Vous dévêtir, afin de vous débarrasser des mouchards posés par le GASP. Vous emballer dans des sacs plastiques aérés et chauffés, et vous évacuer par un tunnel communiquant avec le sous-sol. Habiller de vos vêtements des mannequins spéciaux, destinés à tenir compagnie à d’autres simulacres pour abuser la flicaille et ses gadgets sophistiqués. Mes hommes ont ensuite rejoint leurs camarades par le même tunnel, après avoir réglé les derniers détails du comité d’accueil destiné à vos poursuivants. Un passage souterrain leur a permis de rejoindre la cave d’un autre immeuble, puis un parking où patientait une fourgonnette de blanchisserie.

-Et les ballots, c’était nous ? grinça Mylène. Mais cela ne répond à ma question !

Fantômarx leva une main gantée de noir :

-Il est hors de question de vous révéler l’emplacement de ce repaire, vous le comprendrez sans mal. Quant à votre ami, il est détenu dans des conditions de confort raisonnables, et vous aurez bientôt l’occasion de le rejoindre. En attendant, profitez donc des lieux…

Il lui montra successivement plusieurs endroits :

-Là-bas, dans cette alcôve fermée par un rideau vert, vous trouverez toilettes et salle de bain. Dans ce meuble en bois sombre, une télé avec toutes les chaînes satellites. A côté, une bibliothèque et vidéothèque assez fournie. Enfin, dans l’autre alcôve au rideau rouge, une petite salle de gym. Il ne manque qu’une fenêtre, je vous l’accorde, mais cela peut s’arranger.

Un petit tableau de commande surgit de l’accoudoir du fauteuil, et Fantômarx appuya sur un bouton. Un panneau coulissa le long d’un mur, dévoilant ce qui ressemblait à une grande baie vitrée. Mylène stupéfaite, découvrit un magnifique paysage de montagnes enneigées, où le soleil faisait étinceler la glace d’un lac gelé bordé d’une forêt de conifères saupoudrés de blanc. Un grand rapace tournoyait lentement dans l’azur, au-dessus d’un pic déchiqueté.

-Nous sommes en pleine montagne ! s’exclama-t-elle.

Fantômarx eut un petit rire, et appuya sur le même bouton.

Un paysage tropical, tout aussi sauvage, envahit la baie vitrée. De gentils rouleaux venaient lécher une plage de sable blanc sous une haie de cocotiers aux feuilles agitées par la brise. En arrière-plan, des montagnes d’un vert luxuriant se perdaient dans un voile brumeux.

-On peut aussi avoir envie de passer les fêtes de fin d’année dans un décor exotique, commenta l’homme au masque rouge. Ou bien là…

La plage de rêve fit place à un désert craquelé, écrasé sous un soleil de plomb. Un camp de réfugiés africains accablés de misère, où des corps maigres se mouvaient avec peine.

-Ou là…

Une usine fermée, des ouvriers en larmes devant les grilles, sous un plafond gris où l’espoir était mort.

-Ou là, c’est pas mal non plus…

Une immense nappe de déchets flottait lentement, à l’infini, sur une mer où l’eau n’apparaissait même plus. Le ciel lui-même était d’un brun répugnant.

-La mer de Chine, expliqua-t-il. Les poubelles de l’atelier du Monde. Il y a une bonne centaine de vidéos comme celle-ci, qui font rêver ou cauchemarder. Chacune peut durer des heures, en boucle. Je vous laisse choisir.

Fantômarx se releva et se dirigea vers la sortie, le chat sur ses talons.

-Un déjeuner vous sera bientôt servi, dit-il avant de franchir le seuil. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez…

-Je voudrais déjà des fringues décentes, si possible !

Fantômarx ricana :

-Il fait suffisamment chaud, vous ne trouvez pas ? En ce qui me concerne, je vous trouve ravissante ainsi !

-Et qu’allez vous faire de nous ? s’écria Mylène.

La porte coulissante se referma dans un léger chuintement.

A suivre…

Chapitre 5 : Manipulations.

Extrait de l’émission Fichu dimanche, animée par Marcel Truquet, enregistrée le samedi 20 décembre dans les studios de Téléfrance 1 (Mylène de Castelbougeac y interroge Jean-Marie Fondar déguisé en Fantômarx) :

« Mylène de Castelbougeac : M. Fantômarx…

Fantômarx : Restons simple, ma jolie…appelez-moi Marx !

MdC : Si vous voulez. Mais à mon avis, « fantôme » tout court vous irait mieux. Cela fait plus d’un mois que vous ne donnez plus signe de vie. Votre dernier coup, si j’ose dire, remonte à la découverte de ce pauvre Monsieur Bouteflamme, retrouvé en caleçon sur le parking d’une enseigne discount de l’Essonne, beuglant sans cesse : « je ne suis pas le père de l’enfant de Farida Cherki ! ». Avez-vous décidé de remplir les hôpitaux psychiatriques de personnalités politiques ?

F : [reniflement de mépris] Vous ne comprenez rien, ma pauvre petite, ou alors vous ne vous tenez pas au courant. Je n’ai cessé, au contraire, de m’activer ces derniers temps à la destruction du monde capitaliste ! L’embuscade contre les soldats français en Afghanistan, par exemple…

MdC : C’était vous, ça ?

F : Evidemment…en l’occurrence, j’ai laissé mes amis talibans tirer la couverture à eux, ou plutôt le tapis, en ce qui les concerne…[rire caverneux]. Mais jamais ils n’auraient pu faire autant de dégâts sans mon aide.

MdC : Laissez-moi deviner la suite…la crise boursière, c’est vous aussi ?

F : Cela va de soi. Quel bonheur de voir tant de spéculateurs ruinés !

MdC : Et d’entreprises mises en faillite ! Que faites-vous de tous ces chômeurs ?

F : Simples dégâts collatéraux. J’ai moi-même perdu pas mal de fric dans les paradis fiscaux où je l’avais placé. Chacun sa merde, si je puis me permettre…

MdC : A ce propos, ne craignez-vous pas que la proposition de Lucas Zarkos de combattre ces paradis fiscaux ne soit dangereuse pour vous ?

F : Ne me parlez pas des gesticulations de ce nabot ridicule. Autant lui demander le retour du beau temps. D’ailleurs, à ce propos…

MdC : Ne me dites pas que vous êtes pour quelque chose dans les intempéries de ces derniers jours !?

F : Eh si, ma chère ! Vague de chaud, vague de froid, inondations et tempêtes, rien ne m’est étranger. Quand je vous disais que je n’étais pas en vacances ! [rire tonitruant s’achevant en toux pitoyable]

*

Il était un peu plus de neuf heures ce dimanche matin, quand Jean-Marie Fondar, en short et tee-shirt, se mit en devoir de s’échauffer les muscles sur son rameur de fabrication allemande. Après quoi, un bon footing en bord de Seine et une partie de squash au club de gym achèveraient de le remettre en forme. Le reporter vedette du Beaumarchais était plutôt content de sa prestation télévisuelle enregistrée la veille. C’était la première fois qu’il s’essayait au genre parodique, et Marcel Truquet lui avait assuré qu’il y avait toute sa place, en tandem ave la belle Mylène.

« Toujours aussi bandante, celle-là ! songea-t-il en accélérant la cadence de ses coups de rame, avec un zeste de rage. La belle blonde s’était une fois de plus refusée à ses avances, lors du pot de fin d’émission.

-Je ne suis pas sûre qu’il y ait encore de la place pour moi dans ton agenda, avait-elle grincé. Tu fréquentes tant de beau monde…

-Si tu fais allusion à Amara N’Diaye, je te signale que c’est fini.

-Et avec Valérie Moriscot-Coryzet, c’est toujours du développement durable ?

Il avait failli s’en étouffer avec son champagne. Sa relation avec la jeune Secrétaire d’Etat à l’environnement, une rousse flamboyante, devait pourtant rester ultrasecrète.

-Co…comment sais-tu que…

-Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que tu es trop fier de tes succès pour faire semblant de nier. Quant à trahir mes sources, tu peux te brosser.

-Tes sources ! Pas difficile à deviner : ce doit être cette névrosée de Bérénice. Elle saute sur tout ce qui bouge, mais cela ne l’empêche pas de surveiller quiconque s’approche de son épave de mari.

-Epave peut-être, mais il paraît qu’il assure. Ta chère Valérie en sais quelque chose, je crois…que veux-tu, il faut les comprendre : ils doivent s’ennuyer à mourir à faire semblant de défendre ce qui nous reste d’environnement. Fais gaffe à toi, mon mignon, il paraît que ta rouquine raffole des jeunes journalistes biodégradables !

« La salope ! » gronda-t-il en forçant encore l’allure. La sonnerie de son téléphone fixe vint troubler la quiétude de son appartement. Pas de fioriture musicale, une bête sonnerie bien casse-pied. Jean-Marie laissa courir, attendant que le répondeur se charge de l’emmerdeur du dimanche matin.

« Je sais que vous êtes là, M. Fondar, dit une voix au timbre métallique. Libre à vous de continuer à ramer, mais je crois que ce serait une erreur… »

Jean-Marie Fondar se redressa d’un coup, une soudaine poussée de sueur au front qui ne devait rien à ses exercices. Il regarda nerveusement autour de lui, cherchant vainement où pouvait bien se cacher la caméra qui l’espionnait. La déco dépouillée de son appartement de célibataire laissait peu de possibilités. La litho de Mykonos ? L’étagère aux coupes sportives ?

La bibliothèque ? L’écran plat ?

-Ne perdez pas votre temps, M. Fondar. La technique moderne fait des miracles de miniaturisation. Je vous conseille de décrocher. On ne fait pas attendre quelqu’un comme moi.

Le jeune homme saisit le combiné d’une main moite.

-Fantômarx, je présume ? Ou une bonne blague bien montée ?

-Vous vous croyez tellement célèbre que l’on chercherait déjà à vous piéger ? [ rire méprisant]

Parlons plutôt de vos talents d’imitateur…

Jean-Marie avala péniblement sa salive. L’émission venait tout juste d’être mise en boîte, et ne devait être diffusée que l’après-midi. Le salaud avait des antennes partout !

-Je pensais que vous aviez le sens de l’humour, lança-t-il d’une voix qui se voulait assurée.

-Et vous pensez bien. C’est justement pour cela que j’ai décidé, pour la première fois, d’accorder une interview à la presse décadente de ce pays. J’ai longtemps hésité quant à la personne qui aurait cette faveur. L’émission d’hier a fait pencher la balance : ce sera donc vous, ainsi que votre adorable collègue, qui recueillerez mes confidences.

-Où ? Et quand ?

Il y eut un rire plus léger que d’habitude au bout du fil.

-J’aime les gens de votre espèce…toujours droit au but, comme avec les femmes, n’est-ce pas ? Ça passe ou ça casse !

Jean-Marie rougit jusqu’aux oreilles. Cet empaffé devait avoir une fiche complète sur lui !

-Venons-en au fait, s’il vous plaît…

-Et l’humour, jeune homme ? Et l’humour ? Bon, vous avez raison. Vous disposez, je crois, d’un merveilleux téléphone portable avec oreillette et petit micro, une merveille de discrétion tout en branchitude, de marque finlandaise…

Jean-Marie était partagé entre la fureur et la panique.

-Cessez de jouer avec moi, putain !

-Quelle grossièreté ! Mais je vous pardonne…d’ailleurs, ce serait plutôt à moi de m’excuser de faire ainsi intrusion dans votre petite vie. Mettez donc votre appareil, habillez-vous décemment et attendez mes instructions.

Un simple clic mit fin à ce premier échange.

*

A moins d’une centaine de mètres de là, à l’intérieur d’une fourgonnette jaune banalisée, trois hommes attendaient dans une pénombre relative. Les diodes et les cadrans lumineux d’une foultitude d’appareils électroniques éclairaient d’une lueur verdâtre leurs visages tendus. Le « sous-marin », véhicule espion du GASP (Groupe d’action spéciale de la présidence), venait de capter une communication du plus haut intérêt.

-Poussin à mère poule, dit l’un des gars dans son micro, le poisson a mordu. Attendons instructions.

*

Un peu avant dix heures, Mylène de Castelbougeac fut tirée des bras de Morphée par d’incessants coups de sonnettes. Après avoir grommelé d’abominables insultes, la jeune femme finit par capituler devant l’insistance de l’emmerdeur. Elle s’enveloppa dans un peignoir rose et traversa son petit appartement encombré de meubles anciens dépareillés et d’œuvres d’art d’un goût douteux.

« Mmouais... ? grogna-t-elle dans l’interphone.

-Ah, quand même ! s’exclama Jean-Marie Fondar. Madame daigne se lever !

-Si j’avais su que c’était toi, je ne me serais pas donnée cette peine ! C’est dimanche, alors bon dimanche, sous vos applaudissements, comme disait l’autre ringard…

Elle allait raccrocher méchamment quand son collègue poussa un beuglement :

-Nooon ! Je t’en prie ! C’est pas des conneries ! Nous tenons le scoop du siècle ! Que dirais-tu d’une vraie interview de Fantômarx ?

Dans le hall de la résidence du Jardin des Plantes, sise rue Buffon à quelques pas du Muséum d’Histoire naturelle, Jean-Marie piétinait rageusement devant l’interphone. Il jeta un regard circulaire autour de lui, indifférent à l’atmosphère cossue des lieux. Personne ne l’avait entendu brailler.

Après d’interminables secondes et un profond soupir, la voix de Mylène crachota dans l’appareil :

-C’est bon. Je suis en bas dans dix minutes. Si tu t’es foutu de moi, je te les écrase…

-Les pieds ou les… ?

-Crétin.

Huit minutes plus tard, la belle était devant lui, dans un tailleur bleu impeccable, parfaitement maquillée, petit sac en cuir en bandoulière. Personne n’aurait pu croire que cette superbe blonde avait été un jour décoiffée, la mine basse et les yeux bouffis de sommeil. Jean-Marie lâcha un sifflement admiratif :

-Et on dit que les filles mettent un temps fou à se pomponner ! Tu m’attendais, ma parole ?

-Fais-moi le topo, sans te foutre de moi, je ne suis pas d’humeur. »

Ils s’éloignèrent dans le parc de la résidence, baigné de la rumeur lointaine de la cité qui ne troublait pas la quiétude des lieux. En quelques minutes, Mylène fut au parfum. Ses yeux verts étincelaient.

-Si ce n’est pas un canular, mon grand, je comprends que tu m’aies sortie des plumes ! Et où va-t-on maintenant ?

-Aucune idée…il doit m’appeler incessamment pour me donner la suite du programme. C’est lui qui commande, ma chère.

-Et c’est lui qui t’as demandé de te fringuer comme ça ?

Le jeune homme portait un survêtement et des chaussures de sport, un bonnet de laine, et bien entendu son portable à oreillette. Mylène pouffa :

-Le parfait joggeur du dimanche !

-C’est malin…mais qui rigolera s’il faut piquer un sprint ? Mademoiselle et ses talons hauts ? Nous risquons peut-être de tomber dans un fameux traquenard. Rappelle-toi ce journaliste de Minute convoqué par Jacques Rismaine, l’ennemi public numéro un des années 70.

-J’étais à peine née, et toi pas davantage ! D’ailleurs, s’il avait été en survêt’, cela ne l’aurait pas protégé des balles de cet assassin…

-En tout cas, il n’a pas voulu que je prenne ma bagnole. Fous-toi de moi, mais je serai mieux pour marcher.

Le portable de Jean-Marie se mit à vibrer.

-Alors, les tourtereaux sont réunis ? ricana la voix métallique.

-On peut dire ça, grimaça le journaliste en fixant sa collègue aux aguets.

-Vous direz à votre charmante amie que le bleu lui va très bien.

Jean-Marie eut un léger sursaut, et regarda à nouveau soupçonneusement autour de lui. Le parc était désert. Il vit passer dans la rue, derrière le grillage de clôture, deux joggers et un cycliste. Une voiture fila sans s’arrêter. La façade du Musée juste en face, peut-être ?

-Si c’est pour me faire comprendre que vous nous matez n’importe où, c’est réussi.

-Vous pigez vite. Allez maintenant à la station de métro de Jussieu. Je vous rappelle là-bas.

*

A cinquante mètres sous l’Elysée, une annexe du PC Jupiter (QG de la force de frappe nucléaire et abri du président de la République) abritait les locaux de commandement du GASP. Dans la salle d’opérations, l’état-major restreint, entouré des quelques techniciens, avait les yeux braqués sur le grand écran luminescent où s’affichait un plan géant de la capitale. Ils suivaient particulièrement un point rouge clignotant qu’un agrandissement de l’écran tactile permit de mieux localiser. Les traceurs posés à leur insu sur les vêtements de Jean-Marie Fondar et de Mylène de Castelbougeac fonctionnaient à merveille. Une équipe spéciale s’en était chargé pendant que les deux journalistes enregistraient leur émission dans les studios de Téléfrance.

-Ils remontent la rue Geoffroy, commenta un type assez âgé au collier de barbe grise surgi tout droit des années 70. On a du monde par là ?

-Un cycliste, un autre gars en scooter les suivent à distance. L’hélico et le commando viennent de décoller, répondit son plus proche voisin, un moustachu à la mine patibulaire. Ils n’attendent qu’un ordre pour converger.

-Il ne faudra pas se planter, dit un autre homme d’apparence juvénile, avec un léger cheveu sur la langue. La chèvre est en deux exemplaires. Pour le gars, ce Fondar, ça ne pose pas de problème…il n’a plus aucune famille connue. Le pigeon idéal : un petit jeune homme bien-pensant, tout dévoué au système libéral qui lui a tant donné. Son père et son frère sont morts quand il avait deux ans. Sa mère était fille unique, elle est décédée l’an dernier.

Le barbu approuva.

-L’appât idéal, facile à sacrifier.

-Et à manipuler, tant ce petit con est arriviste, ajouta le moustachu. Il a vraiment cru qu’il démarrait hier une carrière dans le show-biz ! Le plus dur a été de convaincre Marcel Truquet d’embaucher ce rigolo. Heureusement que Truquet est un grand pote du président. Les balades en vélo autour du bassin d’Arcachon, ça crée des liens…Quant au PDG de Téléfrance, c’est Zarkos qui l’a nommé !

Le plus jeune ricana :

-Et ce Fondar sera facile à faire taire, tout journaleux qu’il est. Avec sa manie de coucher avec des secrétaires d’Etat mariées…la black, la rouquine : au moins il n’est pas raciste ! Par contre, la fille, c’est moins évident. Une famille bien bourge, avec plein de relations dans les médias et les milieux artistiques.

Le barbu hocha la tête.

-Ouais, il est fâcheux que Fantômarx ne ce soit pas contenté du petit con.

-Si c’est bien lui qui l’a contacté, tempéra le moustachu. J’ai du mal à croire que notre combine marche si facilement, alors que toutes les pistes que nous avons suivies jusque là n’ont conduit qu’à des impasses. Cette Fatoumata que nous avons choppée à Bamako n’avait rien à raconter, sinon les petits jeux cochons de Bouteflamme. Les Maliens ont eu beau la charcuter, rien à faire…Et là, paf, bingo ! Non, les gars, j’ai un doute.

Le jeunot haussa les épaules.

-Les coups de bol, ça existe. Je suis persuadé qu’en visant son orgueil, nous avons touché juste. Les profileurs sont formels.

Il y eut un silence, durant lequel les trois hommes contemplèrent la progression de leurs appâts.

-Métro Jussieu, lança un technicien. Le couple descend dans la station. L’agent 5-D est le plus près, et attend les consignes.

-Qu’il descende aussi, ordonna le barbu. On n’aura pas de problème de pistage en sous-sol ?

-Pas dans le métro, précisa le technicien, grâce aux bornes wi-fi qui font relais. Le satellite peut continuer à les tracer.

-N’empêche qu’il vaut mieux les avoir à l’œil ! grommela le barbu. Et pas moyen de localiser l’origine des appels reçus par Fondar ?

-Non. Ils sont trop courts, et envoyés d’un téléphone fixe, probablement de différents postes, des cabines téléphoniques par exemple. Le gars est malin, et bien équipé. Il doit se servir d’un routeur pour utiliser à distance plusieurs appareils très éloignés. On ne l’aura pas comme ça…

*

Mylène et Jean-Marie s’engouffrèrent dans la station de Jussieu sans un regard pour les bâtiments hideux de la faculté des sciences, véritable verrue de ce quartier historique. Ils furent bientôt sur le quai, peu fréquenté en ce dimanche matin où le soleil n’incitait guère aux balades en sous-sol. Comme d’habitude, l’air y était chaud et poisseux.

Le téléphone de Jean-Marie s’était remis à vibrer.

-Oui ?

-Vous prendrez la prochaine rame, direction La Courneuve. Vous êtes sur le bon quai ?

-Oui, oui…

-Bien. A très bientôt.

Jean-Marie et Mylène embarquèrent cinq minutes plus tard. Ils ne pouvaient s’empêchaient de scruter les autres voyageurs, essayant de deviner quel mouchard Fantômarx avait pu mettre à leurs trousses. Un type assez costaud, à la mine sombre et en tenue de sport, retint particulièrement leur attention. Son baladeur et le petit micro dépassant du col de son blouson pouvaient faire de lui un suspect idéal. Le problème était que ce genre de gadget était devenu d’une banalité affligeante, et qu’un bon dixième des usagers du métro en étaient pourvus.

A la station Châtelet, les deux journalistes reçurent la consigne de descendre et de changer de ligne, passant de la 7 à la 11, direction Mairie des lilas. On leur fit encore changer à République pour la Gare de l’Est, retrouvant ainsi la ligne 7. En quelques stations, la faune avait nettement changé, passant de la teinte rose pâle au marron ou à l’anthracite. Le costaud en survêt avait disparu. Mylène allait le faire remarquer à son compagnon, quand le téléphone de celui-ci se manifesta à nouveau :

-Vous êtes suivis, fit laconiquement la même voix métallique. Et pas seulement par mes hommes.

-Je vous assure que nous n’y sommes pour rien ! dit précipitamment le jeune homme, un peu trop fort.

Mylène lui fit signe de baisser d’un ton, sous le regard morne des autres voyageurs, souvent eux-mêmes plongés dans la musique de leurs joujoux à oreillettes.

-Je vous crois, M. Fondar, et je ne soupçonne nullement votre charmante amie. La flicaille se passe visiblement de votre consentement pour vous manipuler. A Stalingrad, vous descendrez rapidement et prendrez la rue de Kabylie. Sonnez au numéro 3.

*

L’agent 19-D, une Antillaise d’allure fort banale, signala aussitôt la descente des deux appâts. Elle reçut l’ordre de leur filer le train.

-Ne les lâchez pas d’une semelle ! Vous allez être seule dans le secteur pendant cinq minutes, avant que les renforts ne soient là. On compte sur vous !

-Entendu ! fit la femme en se lançant sur les pas du couple.

Ce dernier retrouva la lumière du jour, et la bonne odeur de gazole frais vint remplacer les remugles du métro dans leurs narines blasées de Parisiens. Jean-Marie et Mylène, suivis de peu par l’Antillaise, traversèrent le boulevard de la Chapelle et s’engagèrent dans la rue de Kabylie. Le numéro 3 était au-delà de l’angle que formait la rue. Une porte blindée, donnant accès à un immeuble en rénovation. Il y avait une sonnette flambant neuve avec plusieurs boutons, dont l’un était marqué d’un point rouge.

-Je suis sûre que c’est sur celui-là qu’il faut appuyer, souffla Mylène.

-C’est logique, approuva Jean-Marie en pressant dessus.

Une voix étrange, apparemment enregistrée, grésilla aussitôt :

-Entrez et montez au troisième étage, deuxième porte à gauche.

Il y eut un déclic, et la porte s’ouvrit sur un couloir obscur. L’allumage automatique du plafonnier révéla un bric à brac de pots de peinture, de sacs de plâtre et d’escabeaux. Ils avaient tout juste la place de se faufiler jusqu’à un escalier fraîchement repeint. La porte d’entrée se referma derrière eux dans un claquement sec. Jean-Marie et Mylène échangèrent un regard plein d’appréhension avant de gravir les marches en ciment. Alea jacta est !

*

La tension était à son comble au QG du GASP. Cela faisait bientôt vingt minutes que les appâts étaient entrés dans l’immeuble de la rue de Kabylie. L’agent D-19 avait été rejointe par une fourgonnette d’écoute et d’intervention, avec un commando de six hommes en civil. Une autre équipe de six hommes encerclait tout le pâté d’immeubles compris entre la rue de Kabylie, celle de Tanger et le boulevard de la Chapelle. La police venait d’être mise en alerte avec pour consigne de ne pas s’interposer, mais de se tenir à la disposition du GASP. On comptait sur elle pour maintenir les badauds à distance.

Enfin, plus en altitude, un hélico bourré d’électronique balayait le secteur d’intervention de ses caméras à rayon X, détecteurs infra-rouges et autres micro-lasers directionnels.

Devant les écrans de la salle de contrôle, les trois chefs du GASP réceptionnaient les données que commentaient les techniciens :

-Ils sont toujours dans cet appartement du troisième étage, sans bouger. Deux personnes assises, deux autres debout. Personne d’autre dans l’immeuble, apparemment. L’un des types debout parle le plus souvent, et semble répondre aux questions des deux personnes assises. Le quatrième ne dit rien.

-On arrive bien à capter ce qu’il raconte ? demanda le moustachu.

-Impec’…vous en voulez un extrait ?

L’homme à barbe grise acquiesça.

« …d’après vous, la situation financière mondiale annonce-t-elle la fin du capitalisme ?

-Ce serait trop beau, la bête a des ressources ! Mais elle est touchée, elle saigne…c’est le moment d’en finir… »

-Que donnent les analyses de voix ? demanda le jeune homme au cheveu sur la langue.

-Nous avons recoupé différents enregistrements vocaux par ordinateur. Les probabilités d’avoir affaire à Fantômarx, Fondar et Castelbougeac sont d’au moins 90%.

-On les tient ! s’exclama le jeune homme. Que j’aimerais être là-bas !

Tous les regards convergèrent sur l’homme à barbe grise. C’était à lui de donner l’ordre. Le commissaire Francis Labrousse, ancien chef de la brigade anti-gang, était un homme d’expérience. C’était pour cela que le président l’avait choisi pour diriger le GASP.

« Je vais vous dire une chose, Francis, lui avait-il dit en lui prenant le bras : je crois que pour cette mission, vous serez le meilleur ! C’est vous qui avez eu la peau de Rismaine en 1978. Les bien-pensants vous ont reproché de l’avoir abattu sans sommations, mais moi, je sais que vous avez bien fait. Qu’est-ce vous deviez faire, qu’est-ce vous pouviez faire ? Vous avez fait le bon choix…il y a des types qu’il faut buter purement et simplement. Vous aurez tous les moyens possibles pour éliminer Fantômarx, et vous choisirez vos collaborateurs. Mais vous travaillerez en marge de la loi, pour les écoutes et le reste. Alors, ni vu ni connu, d’accord ? »

Labrousse avait donc constitué son équipe, avec pour adjoints immédiats des anciens des services spéciaux ayant travaillé pour Mitterrand et Chirac dans toutes sortes de coups tordus : le commandant Pourteau (le moustachu) et le capitaine Bourrel (l’éternel jeunot au cheveu sur la langue). Pour la partie « choc », des éléments du GIGN et du GIPN avaient été sélectionnés avec le plus grand soin, et le tout financé sur fonds secrets.

Et voilà…c’était le moment de vérité.

-Le commando est prêt ?

-Ils n’attendent que le « go ».

-Bien. Ils connaissent les consignes ?

-Protéger la nana en priorité, le mec ensuite. Flinguer les deux autres. Aucune prise de risque, on vise la tête. C’est Terrasson qui mènera l’assaut. Le meilleur.

Labrousse prit une profonde inspiration.

-Allez-y !

A suivre…